Critiques

LES ÉNERGIES MARITIMES DE LA PEINTURE

Soit les deux extrêmes d’une abstraction réinventée. D’un côté, des tableaux-univers, des toiles légères, avec leurs rythmes cosmiques, leurs touches musicales et leur fluidité éphémère à la Debussy. Et de l’autre côté, une nuit d’Orient, avec sa géométrie sombre, ses «portes «et ses «pagodes» d’or. Et ce bleu du vide et de l’âme, qu’affectionnèrent Yves Klein et Jacques Monory, et qui est ici sombre et pourtant lumineux, toujours mêlé aux pans de noir et zébré de rouge et d’or. Les Golden Gates (2008) ouvriraient-elles sur un Orient de la peinture ? Les Mille et une nuits d’un lointain énigmatique rêvé, régi par la planéité et la couleur-ligne.
D’Occident en Orient, de Monet ou Pollock aux nuits plus noires du fantasme, la peinture de Jean-Claude Van Blime semble parcourir notre monde en ses flux et ses énergies. Mais ne nous y trompons pas. Car entre la légèreté de tous les printemps et la fixité profonde des nuits, le chaos cosmique surgit avec ses vagues, ses raz-de-marée et ses tourbillons de couleurs pétrifiées, plissées, craquelées et tournoyantes. La Déferlante (2006) ou Fukushima (2011) : deux tableaux de chaosmose, où l’un semble tragiquement  anticiper l’autre. Energie bleue ou énergie rouge, un même univers violent et sans appel, houleux et écumant. «Machine abstraite des vagues» écrivait Gilles Deleuze à propos de Virginia Woolf. Ici, tout devient vague et vent de couleur. Une autre musique, plus proche de Wagner que de Debussy.
Et puis, la machine abstraite se calme, et le monde des lignes picturales errantes et pourtant consonantes, réapparaît, dans les immenses pulsations musicales de la forme. Vous regardez le diptyque Les Walkyries (2006). Désormais les bleus, tous les bleus, dilatés et recouverts de voiles et traînées blanches ou noires, se déploient dans leur scintillement apaisé. Une légèreté cosmique, où l’outremer, cette couleur spéculative et contemplative par excellence, retrouve son azur, ses méandres et ses variations.
Ainsi, la peinture de Jean-Claude Van Blime voyage dans nos rêves et nos affects et retrouve toutes «les vagues» de la peinture dans son histoire, des papiers collés de Matisse à la Vague d’Hokusai. Du bleu, du bleu, et toujours ce bleu, celui même des énergies maritimes d’une abstraction cosmique.

Christine Buci-Glucksmann
(Pour le l’exposition du Cercle Interallié, 9 mai – 15 juin 2012)

Cf. notre texte, Un art cosmique, dans Van Blime, un art cosmique, Editions Cercle d’Art.